J’ai quinze ans. Cet été là, maman avait pu m’envoyer en colonie de vacances grâce aux aides
de la mairie. Quinze jours à me faire chier au fond des bois.
Les journées se suivaient et se ressemblaient. Invariablement nous nous levions vers 9h, prenions un
petit déjeuner en commun fait immanquablement de chocolat au lait (il n’y avait jamais assez de chocolat, ça n’avait donc pas de goût) et de tartines de pain avec de la confiture d’abricot en
barquette. Puis douches en commun. Puis activités de plein air, des jeux qui ne coûtent pas chers et auxquels on peut jouer nombreux : épervier, douaniers, etc. Parfois nous avions droit à des
jeux nautiques.
Tout de suite des groupes se sont formés sans que je puisse m’y intégrer. Pourquoi, je ne sais pas.
Autant je comprends quand il s’agit du petit gros qui plante tous les jeux un peu sportifs, ou le noir ou l’arabe parce qu’ils ont entendu leurs pères dirent que ce sont des branleurs. Tous les
gamins mettent à l’écart ceux qui sont différents, ils en ont rien à foutre eux du politiquement correct et de la diversité.
Moi, même si je leur ressemblais, j’étais différent à leurs yeux. Parce que spontanément je n’allais pas vers eux. Parce que je leur
signifiais implicitement : je ne me reconnais pas dans votre groupe. Le prix à payer était l’exclusion, les brimades, les moqueries. Il y avait aussi les blagues dans la nuit quand ils
mouillaient mes draps, ou cette nuit quand ils ont décidé de jouer à la chasse à l’homme dans les bois…avec moi dans le rôle du gibier. 20 gamins lancés derrière mois à hurler bâton à
la main. Et moi, courant et trébuchant sur les branches.
Bien sûr je suis tombé, et il n’a pas fallu longtemps pour que tous me tombent dessus et me
cassent la gueule. Une fois qu’ils ont jugé que j’avais eu mon compte ils m’ont
laissé là. Quand je suis rentré au dortoir mon lit n’avait plus de matelas et mes affaires étaient éparpillées dans toute la pièce.
Je me suis mis sous le lit et j’ai passé la nuit là, espérant que c’était bel et bien
fini.
C’est à ce moment là que j’ai commencé à mépriser les gens. A réellement haïr tout ce qui touchait à
la masse, à la bêtise du groupe, au nombre qui multiplie la bêtise humaine et divise le bon sens. Je savais qu’individuellement ces gamins ne m’auraient rien fait, par peur ou parce qu’ils
auraient dû s’exprimer en tant qu’individu et non en groupe.
Les nuits suivantes ont pris la même tournure et chaque annonce d’extinction des lumières générait
en moi une réelle angoisse. Quelques jours avant la fin des vacances, ils ont recommencé une chasse à l’homme. J’ai couru comme un dératé pour ne pas prendre une rouste comme la dernière fois.
J’aurais voulu courir vers les bungalows mais ces petits bâtards faisaient une vraie battue. A bout de souffle, je me suis caché derrière un chêne. J’ai attendu planqué là, dans le noir pendant
une ou vingt minutes. Il n’y avait plus aucun bruit désormais sinon parfois un « on va te faire la peau enfoiré de monstre » qui déchirait le silence de la nuit.
J’ai entendu derrière l’arbre des bruits de pas dans les feuilles mortes. Mon cœur battait tellement
fort que j’avais peur qu’il ne trahisse ma présence. Un gars est passé juste à côté de moi. Il a sursauté en me voyant, visiblement surpris. Mon seul réflexe a été de le frapper avec mes poings
pour qu’il ne se mette pas à gueuler. Je ne voulais surtout pas que les autres arrivent. Peine perdue. Il s’est immédiatement mis à hurler. Je me suis mis dans un état que je ne me connaissais
pas : les larmes ont commencé à couler le long de mes joues, le sang battre mes temps, la chaleur monter à mon visage, les veines de mon cou et de mon front gonfler. J’étais pris de tremblements
incontrôlés mais cela ne me gênait nullement pour continuer à le frapper. J’étais assis sur lui, lui assénant des coups de poings au visage. Il me demandait d’arrêter. J’entendais mais je ne
pouvais pas m’arrêter. Son nez saignait et sa dent de devant était cassée. Je crois que j’aurais pu le tuer sur place si les autres garçons qui étaient arrivés entre temps n’étaient pas
intervenus. Alors qu’ils relevaient leur camarade, les autres me regardaient, perplexes et un peu effrayés. « T’es vraiment un putain de barge » m’a lancé l’un deux. Ils sont partis, le jeu était
fini.
Les deux derniers jours, personne ne m’a adressé la parole. Mais personne ne m’a plus jamais embêté.
Quand ma mère est venue me chercher, la directrice du camp l’a prise à part. Mais dans la voiture
elle n’a rien dit. Elle s’est contentée de pleurer en silence.
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